@2016 by La Boise de Saint-Nicaise

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Chères visiteuses, chers visiteurs,

 

Vous vous demandez peut-être ce que peut bien signifier le logo de notre association, conçu par Pablo Domingo, étudiant de l'École des Beaux-Arts de Rouen. Pablo a repris pour cadre un des ajours en losange du clocher art déco de l'église Saint-Nicaise. S'inspirant de la technique de cloisonnement propre à l'art du vitrail, il a mis au centre du losange une représentation de la boise en profondeur "écrasée", à la façon des miniaturistes médiévaux, qui contournaient les règles de la perspective pour donner à voir le maximum de détails. Il s'agit d'une représentation hypothétique car à ce jour, nul ne sait à quoi le banc à palabres de Saint-Nicaise ressemblait. Il est question dans les sources d'une poutre rivée au sol par des attaches métalliques, mais nous n'avons pas idée de sa forme. Il existe en Afrique des bancs à palabre semi-circulaires, plus adaptés à la fonction délibérative qu'on leur prête qu'une simple poutre rectiligne. C'est donc cette forme-là que nous avons retenue pour la boise rouennaise, forme qui a le mérite en outre de dessiner l'initiale du mot "culture". De part et d'autre de la boise, des bouquets de roses rappellent le projet de jardins partagés. Enfin, logée dans la pointe supérieure du losange, une scène conviviale montre un homme et une femme en train de trinquer. Cette scène est empruntée à la rosace occidentale de Notre-Dame de Paris, réalisée au XIIIe siècle. Elle représente le banquet d'hiver qui clôt le cycle zodiacal. Ainsi se trouvent synthétisés – et c'est bien là le rôle d'un logo – les trois axes de notre action : l'axe patrimonial, l'axe social et  l'axe culturel. 

Qu'est-ce que la boise ?

Pauvre, la paroisse Saint-Nicaise l’a toujours été, mais la pauvreté n’est pas toujours un empêchement. Saint-Nicaise débordait jadis d’énergie et de sens de l’initiative dans les situations de péril imminent. En juillet 1630, une grosse nef lestée de draps anglais « déguisés » se hasarda dans le port de Rouen. Les portefaix, pas dupes d’un stratagème éculé, furent prompts à avertir de ce coup en traître les ouvriers de Saint-Nicaise. Toute la paroisse, femmes et enfants compris, entre  1 000 et 1 200 personnes, se dressa comme un seul homme et marcha sus à cette concurrence assez sûre d’elle-même pour tenter de ravir le pain des travailleurs sous leur nez. Quelques balles venaient à peine d’être débarquées devant les douanes de la Romaine que ce peuple urbain en campagne les dépeça furieusement. Puis, passant de l’arme terrestre à l’arme navale, où il était également compétent, il lança plusieurs dizaines de chaloupes à l’abordage de la nef anglaise, dont l’équipage se volatilisa plus vite que la direction d’une banque en faillite. Le restant de la cargaison fut jeté à la Seine, qui s’étoila d’une charpie d’étoffes multicolores. Cette action de salubrité économique accomplie, les Nicaisiens, redevenus calmes, plaisantant et devisant de riens, s’en retournèrent à leurs tâches ordinaires. La bourgeoisie rouennaise, effrayée d’une telle audace, ne qualifia pas l’expédition de « raid de casseurs », mais, dans la terminologie de l’époque, de « descente de reîtres ». Elle fit procéder à de nombreuses arrestations, d’autant qu’un autre groupe d’ouvriers avait fondu sur le Parlement, où un dénommé Coquerel dénonçait l’arrivée du navire, mais nul ne fut condamné. Elle savait à présent ce qu’il lui en coûterait si elle cherchait noise aux Nicaisiens. Elle savait. Aussi rusa-t-elle pour leur donner une bonne correction.

Saint-Nicaise  partie XIVe siècle

© Collection Alban Accabled

Saint-Nicaise © D. Claveau

La paroisse Saint-Nicaise était limitrophe de la paroisse Saint-Godard, petit Neuilly local où créchait la grasse magistrature parlementaire et camérale, dans de beaux hôtels particuliers, tout en chapiteaux tarabiscotés et armoiries clinquantes. Ici, on tenait salon et on causait précieux. À côté, c’était Sarcelles, un Sarcelles où l’on ne châtiait pas son langage, où l’on parlait « purin », un salmigondis de patois normand, de français, de celtique et d’argot de métier, un Sarcelles de vieilles bicoques médiévales à colombages toutes biscornues, serrées de guingois les unes contre les autres, rapiécées de bric et de broc, entre lesquelles sinuaient des ruisseaux commençant en sente et se terminant en bourbier. Au milieu, émergeant d’un grouillement de bardeaux, d’ardoises et de tuiles, l’église Saint-Nicaise, gros bâtiment disparate, mal fichu, fait d’une nef à trois travées toute tassée sur elle-même, construite à la fin du XIIIe siècle, sur laquelle était venu se greffer un chœur gothique flamboyant à larges verrières, reliquaire géant pour éclats diffractés de soleil. Pour juger de l’effet, posez la tête de Grace Kelly sur le torse de Hulk, ou adossez la Sainte-Chapelle au Centre Beaubourg. Les paroissiens de Saint-Nicaise s’étaient ruinés pour s’offrir ce chœur, ce qui avait fait dire à un bel esprit de Saint-Godard qu’ils avaient le cœur haut et la fortune basse. À quoi un bélître de Saint-Nicaise, dans un français curieusement impeccable, répliqua qu’aux enfants de Saint-Godard, l’esprit ne venait qu’à trente ans. On en resta là, mais chacune des deux paroisses réservait à l’autre un chien de sa chienne.

Arriva l’année 1632. La coutume voulait que deux fois l’an, le même jour et à la même heure, les paroissiens de Saint-Godard et de Saint-Nicaise, rassemblés en deux cortèges distincts autour de leurs saints et de leurs curés respectifs, se frôlassent en procession à la frontière séparant les provinces ennemies. L’historien Amable Floquet[*] décrit ces défilés si dissemblables, si caricaturalement dissemblables (mais la réalité des écarts de richesse peut être caricaturale) : « [À droite,] des croix d’or, de brillantes étoles, des ornements splendides où l’or se relevaient en bosse ; puis, derrière toutes ces pompes, de grandes dames richement parées, des magistrats en robe rouge et des laquais en livrée qui leur portaient la queue ; à gauche, au contraire, à la suite d’un clergé simple et modeste, un peuple en veste, en sabots ou en galoches. » Cette fois-là, la bannière hissée par les Saint-Godardiens était particulièrement tape-à-l’œil. Elle avait été donnée la veille par la Présidente de Grémonville. Elle était en velours cramoisi. La bannière de Saint-Nicaise, faite d’un taffetas rose-pêche éculé, paraissait plus misérable que jamais. Les curés, sous les bannières claquantes, se lançaient obliquement des regards mauvais. Soudain, une bourrasque arrache à sa hampe la bannière de Saint-Godard, qui finit dans le ruisseau, parmi les immondices que charrie toute humanité, quelle que soit sa condition. Rires sous cape et clins d’yeux entendus dans le cortège rival. Le soir, dans le presbytère de Saint-Godard, trois marguilliers, front bas et morgue patricienne en berne, jurèrent d’avoir leur revanche. À Saint-Nicaise, après vêpres et salut, on se gaussait encore à qui-mieux-mieux de ce mécompte, dû très certainement à quelque divine flatulence.

La chute de la bannière de Saint-Godard.

Lithographie de Nicétas Periaux, 1836.

© Gustave Morin

Église Saint-Nicaise © D. Claveau

Il y avait dans le cimetière, près de l’église Saint-Nicaise, une poutre immense, gigantale, fixée au sol par des barres de fer : la boise. Le mot vient du patois brayon et désigne un gros morceau de bois. Cette boise, écrit Floquet, était le palladium de Saint-Nicaise, son trésor le plus précieux. Elle n’avait pas d’âge ; deux savetiers de la rue des Maîtresses la faisaient remonter au déluge et l’on prétendait qu’elle s’entrouvrait sous le cul des parjures pour ne se refermer qu’après leur départ ou le rétablissement de la vérité. Elle avait survécu à tous les sièges, à l’anglais et aux deux français. C’était là que se réunissait depuis un temps immémorial le conseil des prud’hommes de la paroisse, vieillards toqués de laine, plus écoutés, plus respectés que les graves magistrats du Parlement. C’est à cette boise que les paroissiens de Saint-Godard, faute de pouvoir rivaliser en combat loyal avec des ouvriers râblés et rompus aux exercices physiques, décidèrent de s’attaquer.

 

Sous le couvert de la nuit, alors que c’était leur tour de faire le guet à la porte Saint-Hilaire, quelques-uns d’entre eux, qui n’avaient pas vingt-cinq ans, s’introduisirent dans le cimetière et, laissant croire par leurs cris à une rixe d’ivrognes, s’affairèrent autour de la poutre. Le lendemain, stupéfaction des Nicaisiens : plus de boise ! Une rumeur de liesse leur parvenant depuis la Croix-de-Pierre, ils s’y précipitent : là, mortifiés, ils découvrent les restes fumants de leurpalladium, autour desquels dansent les enfants de Saint-Godard, trop heureux de montrer que l’esprit leur est venu bien avant la trentaine. Rentrés chez eux, les Nicaisiens méditèrent une vengeance terrible. Attendant que les Saint-Godardiens fussent relevés, ils s’embusquèrent rue de l’Épée et, sur un signal de leur guetteur, se ruèrent sur les voleurs en avalanche compacte, dans l’espoir de les éparpiller façon grenade de désencerclement. De part et d’autre, on fanfaronna beaucoup, on se promit de se désentripailler proprement, de s’essoriller avec art et de s’énucléer dans les règles. S’il n’y eut point de morts ni de blessés, c’est qu’on n’en était qu’aux préliminaires. Bientôt, la ville tout entière fut transformée en champ de bataille et, après avoir promulgué en vain arrêt sur arrêt, le gouverneur de la province, le duc de Longueville, se résigna à faire faire une nouvelle boise pour les habitants de Saint-Nicaise, dont personne ne parvenait à décourager l’ardeur combative. Cette boise trop bien équarrie n’avait pas les mêmes vertus que l’ancienne et des grincheux murmurèrent que des menteurs invétérés y avaient posé leur séant sans qu’elle s’entrouvrît. On s’en contenta cependant.

 

Les curés des deux paroisses ennemies, jusque-là restés sagement en retrait, profitèrent de cette mesure d’apaisement pour prêcher la concorde et siffler la fin des jeux de mains. L’archevêque de Rouen, Messire François de Harlai, les convoqua alors en son palais et, mi-sérieux mi-amusé, leur fit à haute voix cette remontrance : « Monsieur de Saint-Godard, et vous, Monsieur de Saint-Nicaise, vous avez parlé d’or, tous les deux, à vos paroissiens, et fait merveille, au jugement de tous ; mais, puisque vous aviez de si bonnes paroles à dire, par saint Romain, que ne les disiez-vous plus tôt ? »

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[*] Revue de Rouen et de la Normandie, 4e année, 1er semestre, Rouen, Le Grand, 1836.

(Extrait d’un billet publié sur Mediapart. Texte complet ici)