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Les six rescapés

de la destruction de l'îlot B 

 

De 1969 à  1974, le quartier bas Saint-Nicaise, compris, au nord et au sud, entre la rue Orbe et la rue Saint-Vivien, à l'ouest et à l'est, entre la rue Abbé-de-l'Épée et la rue des Matelas, est détruit, sous prétexte de rénovation et de rationalisation. Au MRU (Ministère de la reconstruction et de l'urbanisme),  on considère que la Seconde guerre mondiale "n'a pas assez rasé Rouen" (P. Quéréel, Tout pour la gueule, p. 11). Aussi, on ne fait pas dans la dentelle. À la place des taudis pittoresques, presque tous en pans de bois, qu'on eût pu restaurer et mettre aux normes modernes d'habitabilité sans en déporter les habitants vers les grands ensembles périphériques, la municipalité fait étendre le jardin de l'hôtel de ville et construire des immeubles relativement cossus, par rapport à ce qui se faisait jusque-là. De l'ambitieux projet initial (voir Paris-Normandie du 5 janvier 1966), qui prévoyait hôtels, restaurants, brasseries, drugstores, ateliers de décorateurs, galeries d'art, boutiques d'artisans, maisons de haute couture, autour d'une Maison de l'Europe, d'une Maison des jeunes, d'un cinéma d'art et d'essai et d'une Maison de la culture, il ne restera que de bêtes clapiers tout confort, très vite rendus inaccessibles au commun des mortels par la spéculation immobilière.

On peut voir ici un petit documentaire de Claude Moignard daté de 1950. Le ton, misérabiliste à souhait, supporte une approche par le petit bout de la lorgnette des problèmes propres aux quartiers est, qui avaient dû absorber dans l'immédiat après-guerre une partie des 25 650 sinistrés totaux de la ville. La misère des intérieurs dépeinte et montrée était réelle, mais Moignard n'en retient que le pire, sans en évoquer la graduation. À aucun moment il ne fait témoigner les habitants, à aucun moment il n'évoque l'articulation entre l'intérieur et l'extérieur, d'où découle toute vie sociale (et celle desdits quartiers était riche), sinon en disant que les enfants sont bien contents de pouvoir sortir, quand le temps le permet. L'épaisseur sociologique est donc ignorée et le tableau global noirci à partir de tableaux particuliers indéniablement terrifiants. Or, voici l'état du bâti en 1952 dans les quartiers est d'après une enquête semi-officielle de la municipalité : 607 immeubles en mauvais état exigeant de "très graves et très urgentes réparations", 132 immeubles en très mauvais état et déclarés de ce fait "à abattre" (P. Quéréel, La ville évanouie, p. 216), sur un total de 2 410 immeubles. Était-ce donc justifié, 20 ans plus tard, alors que les choses s'amélioraient peu à peu avec les "30 Glorieuses", de raser 80 % du bâti, quand moins d'un dixième tombait sous arrêté de péril ? Était-ce justifié de bouleverser une seconde fois l'existence d'une population déjà déracinée, puisque une large part n'avait jamais pu se reloger dans les quartiers des bords de Seine détruits par les bombardements ?

Bien peu se sont émus, alors, parmi les défenseurs du patrimoine, de la destruction de l'îlot B du cadastre napoléonien, mais si peu nombreux qu'ils aient été, c'est à eux qu'on doit de pouvoir admirer aujourd'hui quatre des plus belles pièces du "Vieux Paris de Rouen", où Hunebelle avait tourné les Mystères de Paris, en 1962. Les deux autres ont fini au golf du Vaudreuil, sur des parcelles privées. Le quartier bas Saint-Nicaise, quartier prolétarien, aura ainsi contribué bien malgré lui à meubler d'autres lieux avec ses vénérables restes, et pas des moins prestigieux. Revue de détail...

BRL

 

Nos sources : Rémi Baudru, "Conférence : Vie et survie des maisons à pans de bois", Bulletin des Amis des monuments rouennais, octobre 1988-septembre 1989, p. 25-27 ; Patrice Quéréel, La ville évanouie, Rouen, un demi-siècle de vandalisme, Saint-Aubin-lès-Elbeuf, Page de Garde, 1999 ; Tout pour la gueule, Rouen 1952, une mission photographique en secteur prolétarien, Rouen, Asi Éditions, 2006. 

Emplacements originaux des maisons sauvées

Emplacements originaux des maisons sauvées par rapport au tracé des rues disparues

En 1969 : le 19 rue des Matelas (1737) et la maison gothique 2 rue de l’Amitié, qui faisait l’angle de la rue de l’Amitié et de la rue de la Pomme d’Or, sont remontés au golf du Vaudreuil.

En 1972 (?) : le 35 rue Orbe est démonté. Il sera reconstruit en 1973 rue des Faulx par Michel Ratier, architecte, pour le compte de la S.A.R.R. (Société d'aménagement de la région rouennaise).

En septembre 1973 : la "Maison Sauvé", 112 rue Saint-Vivien, qui vient depuis peu de révéler ses pans de bois, est démontée. La décoration intérieure est perdue. La façade sera reconstruite place du Vieux-Marché en 1978.

En 1973 (?) : la "Maison Levandowski", 45 rue Orbe, est démontée. La décoration intérieure est aussi perdue. La façade sera (mal) remontée place du Vieux-Marché. Le rez-de-chaussée et le premier étage de cette maison à encorbellement sont datés de l’époque gothique. Le deuxième étage est une surélévation du XVIIe siècle.

En 1974 (?) : le 34 rue Abbé-de-l’Épée est démonté. Stockés un temps à Épreville, puis au château de Martainville, les éléments seront remontés au 249 rue Eau-de-Robec, en 1986, par Benoît Lefevere, charpentier, sauveteur de la longue maison gothique du 45 rue Saint-Nicaise. La façade sur cour présentait un encorbellement avec entretoise et avait conservé une partie de ses meneaux.

Il était prévu de remonter rue du Gros-Horloge une haute demeure à perron central sise rue Théodore Lebreton, mais, comme il arrivait un peu trop souvent alors, la surveillance de l'immense chantier de démolition laissant à désirer, les bois disparurent "par une nuit sans lune" (P. Quéréel, La ville évanouie, p. 240).